II. Les régiments suisses du royaume de France


1. Les soldats suisses au service du roi e France
2. Le recrutement à Mulhouse
3. Les onze régiments d'infanterie de ligne et leurs colonels-propriétaires
4. Les propriétaires successifs du 5e régiment suisse
5. Des ancêtres suisses
6. Les drapeaux des régiments suisses


« Les Suisses sont les seuls soldats étrangers qui soient braves et fidèles »
Napoléon Ier, lettre à son frère Joseph, 9 août 1806



1. Les soldats suisses au service du roi de France

Les régiments suisses ont une importante part dans l’histoire militaire de notre pays sous l’Ancien Régime.
Au XVIIIe siècle, à côté des 80 régiments français et des 2 régiments de Gardes françaises et suisses, on compte jusqu’à 34 régiments étrangers au service de la France : 12 allemands y compris le régiment d’Alsace, 7 irlandais, 1 écossais, 2 italiens, 1 liégeois, tous sans capitulations, recrutés sans l’approbation des souverains concernés, et enfin 11 régiments suisses (plus un douzième, éphémère, le Karrer-Marine créé en 1719 et dissous en 1763, au service des colonies « non avoué d’aucun état d’un corps helvétique ») [1].
« Un corps de Suisses est dans l’armée française ce que les os sont dans un corps humain, non seulement par leur valeur, mais surtout par leur discipline et patience, qui ne se découragent par aucun revers ni retardement » écrivait le maréchal Charles de Schomberg (1601-1656), colonel-général des Suisses et Grisons.


Louis XI, déjà, a fait appel à des soldats suisses. Plusieurs autres cours européennes du XVe siècle recrutent aussi dans les cantons helvétiques. À partir de 1481, après avoir licencié l’essentiel des troupes suisses, Louis XI garde auprès de lui des officiers comme instructeurs. En 1497, son successeur Charles VIII crée la compagnie des Cent-Suisses, une unité de parade.

Après la bataille de Marignan, François Ier et les Cantons helvétiques signent le 29 novembre 1516, en conclusion de longues et complexes négociations, un traité de paix perpétuelle.

En 1612 Louis XIII crée le régiment des Gardes suisses dont la première fonction est de veiller sur la personne du roi et d’assurer sa protection dans tous ses déplacements. L’effectif du régiment atteint 2 300 hommes.

Capitulations

Des traités sont signés en 1668 et 1672 avec la Confédération pour assurer à la France la sécurité de ses frontières à l’Est. Le « Louable Corps Helvétique » sert alors de bouclier face à l’Autriche, et s’engage à ne laisser passer par ses cantons et républiques aucune armée ennemie de la France. C’est alors le moment de régulariser par des capitulations des situations pouvant être source de tensions entre la France et la Confédération : vers le milieu du XVIIe siècle, à l’insu des cantons, le colonel des Gardes suisses Pierre Stuppa dit le Vieux, a recruté des compagnies franches à la demande de Louvois. Stuppa-Vieux originaire de Chiavenna en Lombardie, protestant (vaudois ?) converti à la religion catholique, s’est installé dans les Grisons et devient bourgeois de Coire [2]. À partir de 1671, Stuppa-Vieux, en mission diplomatique dans la Confédération, régularise les situations en signant des capitulations, créant les quatre premiers régiments d’infanterie suisses permanents.
La première capitulation [3] est signée avec le canton de Berne le 14 août 1671. Pierre Stuppa-Vieux est secondé dans la négociation par Jean-Jacques d’Erlach [4]. Le régiment bernois doit être constitué de douze compagnies de deux cents hommes ; chaque compagnie a à sa tête un capitaine, tous les capitaines doivent être des bourgeois de Berne. Le régiment est confié au colonel Jean-Jacques d’Erlach. Il est convenu qu’il ne devra jamais se battre contre des puissances de la même religion réformée que celle de Berne.

Quelques mois plus tard, début 1672, trois autres régiments voient le jour, ceux de Salis-Zizers, de Stuppa-Vieux et de Pfyffer von Wyher. D’autres suivent : Wolfgang Greder en 1673, Jean-Pierre Stuppa-Jeune en 1677, Salis-Soglio en 1689 et Courten en 1690. Puis, quelques décennies plus tard, sont créés les trois derniers régiments suisses : Travers von Ortenstein en 1734, Lochmann en 1752, et enfin Eptingen en 1758.

Créés dans le cadre de capitulations, les régiments sont dits « avoués », approuvés et autorisés par les cantons et républiques de la Confédération helvétique.

Justice

Dans les capitulations successives ainsi que dans les renouvellements des traités entre le royaume de France et les Treize Cantons et leurs alliés, il est toujours dit que les régiments suisses continueront à jouir en France du libre exercice de la religion et de la justice ainsi que des lois et autres privilèges, franchises et avantages des cantons. D’ailleurs, ces droits et prérogatives sont déjà stipulés dans le traité de paix perpétuelle signé entre la France et les Cantons le 26 novembre 1516 ; ils s’appliquent dans les régiments suisses recrutés à partir de cette date, même s’ils n’ont pas l’aveu des Cantons. Chaque régiment a son officier, le grand juge, qui exerce en première instance la justice civile et la justice criminelle. S’il y a appel, celui-ci ressortira du tribunal supérieur des Gardes suisses, à Paris. Nous verrons ce tribunal supérieur à l’œuvre, après le décès de Christian-Frédéric-Dagobert de Waldner de Freundstein, lors du règlement de sa succession.

Eptingen

Le régiment d’Eptingen est le fruit d’une capitulation signée avec l’évêque de Bâle. Ses colonels successifs sont des Alsaciens : Eptingen, Schönau, Reinach-Hirtzbach [5], et seuls leurs liens avec la Principauté de l’évêché de Bâle leur ont permis d’entrer dans ce régiment.

Dès 1759, Rodolphe de Castella-Wallenried, colonel du 4e régiment suisse, conteste la légitimité du régiment d’Eptingen qui, selon lui, ne serait pas suisse. Il est composé d’étrangers : le colonel est alsacien, le lieutenant-colonel est allemand, le major est un autre alsacien originaire de Landau, la plupart des compagnies sont la propriété d’Alsaciens. Parmi les hommes de troupe il y a, certes, des Suisses mais aussi de nombreux Alsaciens, principalement originaires de Haute Alsace, une région relevant au spirituel de l’évêque de Bâle. Le régiment a aussi recruté des Allemands…

Cependant, le colonel alsacien Jean-Baptiste d’Eptingen est grand maréchal héréditaire de l’évêché de Bâle, ce qui lui donne quand même une certaine légitimité, non ? Son régiment, créé en pleine guerre de Sept ans, est dans un premier temps mis en garnison en Alsace, avant d’être envoyé au feu, en Hesse.
Les régiments suisses ne doivent jamais être embarqués en mer, c’estt une clause de toutes les capitulations. Eptingen fait exception, peut-être – et justement - parce que le régiment n’est pas tout à fait suisse. En violation des règlements des capitulations, le régiment quitte sa garnison de Besançon à la mi-mai 1768 en direction de la Corse, sous le commandement du lieutenant-colonel Andermatt ; il embarque le 20 juin à Toulon et rejoint les douze régiments français déjà présents en Corse pour combattre une pugnace guérilla locale. Il revient en France fin juillet 1769.

Les traités de 1668 et 1672 sont une explication au fait que Mulhouse, alliée aux cantons suisses, n’a pas été revendiquée par Louis XIV et ses successeurs, voire assiégée, amenée à se rendre et annexée comme ce fut le cas de la république de Strasbourg en 1681 ; il n’aurait pas fallu offusquer la Confédération, bouclier défensif naturel entre le royaume de France et les terres des Habsbourg.

Composition des régiments

Après l’ordonnance de 1756, les régiments suisses sont tous composés de deux bataillons, chacun ayant six compagnies de 120 hommes, officiers compris, soit au total 1 440 hommes.

L’état-major du régiment comporte un colonel et un lieutenant-colonel, un major et un aide-major, un chirurgien, un ou deux aumôniers, un officier chargé de la justice et parfois un interprète. Les compagnies sont composées d’un capitaine et d’un capitaine-lieutenant, d’un lieutenant et d’un sous-lieutenant, d’une enseigne, trois sergents, un fourrier, un porte-enseigne, un capitaine d’armes, un prévôt, quatre caporaux, cent fusiliers, y compris fifres et tambours ; enfin chaque compagnie a quatre anspessades – on lit parfois « lancepessades » - soldats d’élite en réserve de la compagnie destinés à d’éventuels coups de main.

En 1763, Choiseul, secrétaire d’État à la guerre et de 1762 à 1770 colonel général des Suisses et Grisons, aligne par ordonnance le fonctionnement des régiments suisses sur celui des régiments français. Il s’ensuit un fort mécontentement dans les rangs suisses, car les anciennes compagnies qui portent les noms prestigieux de leurs capitaines fondateurs deviennent anonymes ; en outre, les effectifs sont réduits. En 1764, Choiseul fait établir une capitulation générale avec les cantons catholiques et nomme Pierre-Victor de Besenval inspecteur général des Suisses et Grisons.

Selon les périodes de paix ou de guerre, l’effectif total des régiments suisses représente entre 15 000 et 22 000 hommes.

Les régiments peuvent être accompagnés par des femmes et des enfants de troupe. Le colonel Waldner de Freundstein eut comme enfant de troupe dans sa compagnie colonelle François-Pierre-Joseph Amey (1768-1850), originaire de Sélestat, fils du chirurgien major du régiment. François-Pierre-Joseph a six ans quand il entre dans le régiment Waldner ; l’enfant de troupe y fait une longue carrière. En 1783, quand le régiment devient propriété de Vigier-Steinbrugg, François-Pierre est cadet, puis en 1788 sous-lieutenant. Il continue ensuite sa carrière militaire dans les armées de la Révolution puis de l’Empire jusqu’en 1815. À ce moment-là il est baron de l'Empire, général de division et officier de la Légion d’honneur.

Le recrutement

Des dizaines de milliers d’hommes ont quitté leurs cantons et républiques helvétiques entre 1671 et 1792. Pour le seul canton de Berne, on estime qu’entre 1754 et 1764 un homme sur dix a émigré, les uns pour être soldat, d’autres pour entrer en service domestique. Au XVIIIe siècle, le mercenariat et le service domestique sont souvent considérés comme l’ennemi numéro 1 de la démographie. Ainsi dans le pays de Vaud : les campagnes sont désertées par les jeunes gens [6].
Le recrutement se fait parfois de manière brutale et peu honnête. Il y a des enrôlements de force. Il arrive que des officiers français poursuivent des déserteurs sur le sol helvétique. Les désertions sont fréquentes surtout dans les régiments dont le recrutement était dispersé.

Une fois enrôlé, avant d’être soldat du roi, le militaire est l’homme de tel colonel ou capitaine dont le régiment ou la compagnie porte le nom. Quant aux officiers, leur autonomie est proportionnelle à leur statut social, à leur fortune, à leurs relations. La rapidité d’un avancement dépend du bon vouloir du propriétaire de la compagnie ou du régiment [7].

Avant 1763, un engagement de six ans est gratifié de 75 livres ; à partir de 1763, la gratification est de 120 livres pour quatre ans. L’engagement est renouvelable. Une partie de la solde est retenue : 4 deniers par livre, pour alimenter la caisse des retraites payées en Suisse aux soldats ayant effectué vingt-quatre années de service.

Beaucoup d’hommes se réengagent. Au moment de faire leur premier choix de l’armée ils étaient trop jeunes pour avoir un métier qui leur permettrait de se réinsérer dans la société civile. Souvent ils sont endettés. Presque tous sont célibataires, ou se marient à l’occasion d’une garnison longue dans une ville. D’ailleurs, les recruteurs n’aiment pas les hommes mariés car les épouses essayent de se faire embaucher comme blanchisseuses ; et puis, où loger un couple quand on est en campagne [8] ?

Dans une France dont le roi a abrogé l’Édit de Nantes, les recrues suisses bénéficient du privilège de la liberté de culte. Elles sont exemptes d’impôts en France. Les soldes sont payées chaque mois. Le royaume verse une dotation mensuelle au colonel et aux capitaines du régiment ; à charge pour le premier de payer les officiers d’état-major et la prévôté sur sa dotation, à charge pour les seconds de payer leurs officiers, sous-officiers et hommes de troupe ; dans la troupe, les grenadiers sont mieux payés que les fusiliers. Les soldes sont supérieures en temps de guerre qu’en temps de paix, tout comme d’ailleurs sont supérieurs les effectifs des compagnies en temps de guerre. Pendant la campagne d’Italie de 1709-1710, des capitaines suisses ont payé leurs hommes sur leur fortune personnelle, le royaume étant alors en cessation de paiement.

La fin des régiments suisses de l’Ancien Régime

L’Assemblée Nationale décréta que la République ne veut plus entretenir de troupes sous régime particulier ; les régiments d’infanterie suisses sont licenciés entre 1792 et 1793. La République s’engage cependant à payer les pensions conformément aux capitulations.

2. Le recrutement à Mulhouse [9]

Ayant quitté la Décapole, Mulhouse devient en 1515 ville alliée de la Confédération des Treize Cantons, le « Louable corps helvétique ».

En 1671, le colonel Pierre Stuppa-Vieux est chargé de négocier avec le Magistrat de Mulhouse la formation d’une compagnie à pied de 200 hommes. La capitulation est signée le 13 octobre 1671. Le commandant de cette compagnie doit être bourgeois de Mulhouse. Le premier titulaire est le capitaine Wolfgang-Frédéric Löscher, secondé par le lieutenant Pierre Zetter. La compagnie est affectée au 1er régiment d’infanterie suisse du comte Jean-Jacques d’Erlach. Löscher n’y fait pas longue carrière : il est tué en 1674 à la bataille de Seneffe, au cours de la guerre de Hollande. C’est dans cette compagnie de tradition, à laquelle Löscher a laissé son nom, qu’un jour de 1728 Christian-Frédéric-Dagobert débute sa carrière avec le grade d’enseigne.

Quelques années plus tard, le 10 novembre 1734. Frédéric-Louis Waldner de Freundstein, bourgeois de Mulhouse, demande pour son second fils Christian-Frédéric-Dagobert la création d’une compagnie. Le Magistrat de Mulhouse délivre à l’adresse le Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, colonel général des Suisses et Grisons, un certificat demandant une compagnie pour Christian-Frédéric-Dagobert, sous condition de prendre des Mulhousiens comme officiers. La compagnie, avouée par la ville de Mulhouse, est levée et, commandée par Christian-Frédéric-Dagobert, entre dans le 4e régiment suisse de Joseph-Protais de Burky. La compagnie est licenciée en 1737 à l’issue de la guerre de Succession de Pologne (1733-1737) mais Christian-Frédéric-Dagobert continue à servir au régiment de Burky jusqu’en 1741, quand il passe aux Gardes suisses.

Il y a des capitaines mulhousiens dans plusieurs régiments suisses. Ainsi Pierre Hammer commande dans le 3e régiment, successivement sous les ordres du colonel Bettens puis, à partir de 1739 sous ceux du colonel Monnin.

Jean-Georges Feer, fils de Jean-Georges et de Chrischona Schwartz [10] est lieutenant au régiment de Vigier à Embrun en 1741 ; il demande alors à la ville de Mulhouse de le recommander au colonel des Gardes suisses en vue d’obtenir la compagnie mulhousienne de monsieur de Grandvillars, malade (ce Grandvillars est lui-même fils de Gaspard Etienne Barbaud de Grandvillars, colonel du 6e régiment suisse en 1748) [11]. Mais Feer a des concurrents ; le fils de Barbaud de Florimont, un « enfant qui n’a jamais servi », et encore « MM de Waldner, Klein, et Zu Rhein ». C’est M de Waldner, en l’occurrence Christian-Frédéric-Dagobert, qui l’emporte et obtient le commandement de la compagnie mulhousienne des Gardes suisses. Bien après, en 1766, Jean-Georges Feer entre au régiment de Waldner comme major, tandis que le sergent Jean-Ulrich Steinbach est nommé sous-lieutenant au même régiment.

· En 1770, le capitaine mulhousien Jean-Henri Reber informe la Ville que le roi lui accorde la compagnie du régiment Waldner jusqu’alors commandée par le baron Christian de Waldner-Sierentz, petit-cousin de Christian-Frédéric-Dagobert. Waldner-Sierentz laisse la place vacante, étant nommé colonel au Royal Bavière. Comme la compagnie a été levée à Mulhouse et a toujours recruté à Mulhouse, Reber demande de pouvoir continuer ainsi et suggère même à la Ville de créer une chambre de recrutement ; il promet aussi de nommer ses sous-lieutenants parmi les candidats proposés par le Conseil. Le piston…

Le capitaine Jean-Henri Reber devient l’officier-recruteur du régiment de Waldner ; pour se donner un grand espace de recrutement des Alsaciens d’origine suisse, il ouvre un bureau à Colmar chez le conseiller Birckel, rue des Juifs [12]. Reber créé un placard publicitaire annonçant que :

Le très louable régiment suisse du comte de Waldner recherche des jeunes gens dont les pères sont suisses ou encore des jeunes gens nés et baptisés dans un régiment suisse, de parents alsaciens ou étrangers. On leur offre un bon argent de poche, un contrat de quatre ans et à l’issue des quatre années, ils recevront un honorable certificat de congé.

Une gratification exceptionnelle est réservée aux beaux garçons mesurant plus de 5 pieds : 12 livres pour 5 pieds 2 pouces, 18 livres pour 5 pieds 3 pouces, 24 livres pour 5 pieds et 4 pouces ou plus. Les candidats peuvent se présenter au capitaine Reber du régiment Waldner, résidant chez Monsieur le conseiller Birckel, rue des Juiifs à Colmar.

La Ville de Mulhouse suit les affaires des nominations. C’est ainsi que Christian-Frédéric-Dagobert nomme en juin 1773 Jean Dollfus sous-lieutenant dans la compagnie de Reber, à la demande du magistrat de Mulhouse. Jusqu’alors, Dollfus était cadet dans le régiment ; sa promotion a été préalablement agréée par le colonel général des Suisses et Grisons.

Le 27 avril 1781, Jean-Philippe Risler, natif de « Mülhausen en Suisse », est nommé sous-lieutenant dans la compagnie de Hogguer au régiment de Waldner avec l’autorisation de Charles-Philippe, comte d’Artois (futur Charles X), frère du roi et colonel général des Suisses et Grisons [13].

Plusieurs régiments suisses ont recruté à Mulhouse au cours de la guerre de Succession de Pologne (1733-1738)[14].

À l’issue de la campagne de 1734, le régiment de Bettens recrute 22 hommes pour la compagnie de Besenval, tandis que Besenval recrute 4 hommes pour la compagnie de Michelin et 12 autres pour la compagnie d’Erlach.

Le 5e régiment suisse faisant campagne en Italie, a été engagé dans la sanglante bataille de Guastalla où son colonel, François d’Affry, est tué le 19 septembre ; la compagnie colonelle a été décimée et le colonel qui prend la relève, André Wittmer, recrute entre autres lieux à Mulhouse, où il trouve 20 hommes.

Pour la même guerre de Succession de Pologne, Bettens engage encore 15 Mulhousiens pour sa compagnie de Machet en 1735, puis 6 autres en 1736. Burky recrute 19 Mulhousiens en 1737.

Christian-Frédéric-Dagobert, colonel propriétaire de l’ex-régiment de Wittmer à partir de 1757, recrute massivement à Mulhouse après la guerre de Sept ans, alors qu’il lui faut reconstituer son régiment décimé en 1764. Au cours des années 1764, 1765 et 1766 il recrute encore 91 hommes à Mulhouse ; ensuite, jusqu’en 1781, quelques mulhousiens rejoignent le régiment Waldner tous les ans. D’ailleurs, à partir de 1764, Waldner est le seul à recruter à Mulhouse.

Un seul homme de Soultz a été recruté dans un régiment suisse, à Mulhouse. C’est Nicolas Jolly, engagé le 26 avril 1737 dans la compagnie Löscher du régiment de Burky, compagnie commandée alors par Christian-Frédéric-Dagobert. Peut-être est-ce Jolly qui devient le palefrenier de Christian-Frédéric-Dagobert, avec le sobriquet de « Soultz » ? Toujours est-il que le comte de Waldner a un palefrenier qu’il appelle « Soultz », pour lequel il a beaucoup d’estime, qui a été à côté de lui dans des « affaires chaudes », à telle enseigne qu’il le coucha un jour sur son testament.

Une « affaire » : c’est ainsi que l’on désignait une bataille.

3. Les onze régiments suisses d’infanterie de ligne et leurs colonels-propriétaires

Hormis le régiment des Gardes suisses, au statut particulier, les onze autres régiments suisses relèvent tous de l’infanterie de ligne au service du royaume de France. Cependant, la plupart de leurs officiers ont fait un passage chez les Gardes suisses ; Christian-Frédéric-Dagobert en est un exemple.

Les régiments portent le nom de leur colonel-propriétaire. Leur nom change alors au gré des nominations d’un nouveau colonel, quand le précédent est décédé ou retiré. Les compagnies portent le nom de leur officier fondateur : jusqu’à la réforme de Louvois en 1763, elles sont des unités portant un nom de tradition.

Les colonels-propriétaires ont tous débuté leur carrière militaire dans d’autres unités d’infanterie suisse ou chez les Garde suisses, Le régiment de référence. Le colonel-propriétaire commande en personne et on ne connaît que peu d’exceptions à cette pratique. Jean-Victor de Besenval [15] a été une de ces exceptions ; propriétaire depuis 1729 du 6e régiment mais étant également colonel des Gardes suisses, il a dû commissionner un colonel en second à la tête de son propre régiment : à partir de 1734, le commissionné a été Abraham-Hubert Joffrey de la Cour au Chantre. Après la mort de Jean-Victor de Besenval en 1736, le régiment reste propriété de son fils Pierre-Victor jusqu’en 1738 quand Joffrey de la Cour au Chantre, de commissionné en devient colonel-propriétaire. D’autres raisons peuvent amener un colonel-propriétaire à commissionner un officier supérieur à la tête de son unité. Christian-Frédéric-Dagobert de Waldner de Freundstein commande le 5e régiment appartenant au colonel Wittmer à partir du 5 juillet 1755, avec le grade de lieutenant-colonel. André Wittmer est alors malade; Waldner prend sa succession comme colonel-propriétaire après son décès en 1757.

Il y a un colonel général des Suisses et Grisons. Il n’est pas Suisse. C’est un haut personnage de l’État, sans pouvoir hiérarchique sur les colonels des régiments, mais chargé d’un rôle de médiation entre les colonels et le roi. Il propose au roi les noms de capitaines et de colonels, puis le roi nomme officiellement ces officiers. Le colonel général sert aussi de lien entre les troupes suisses et l’armée française ; il occupe un poste plutôt honorifique, sans droit de commandement.

Les régiments suisses forment une sorte de grande famille, au figuré et au propre également, car entre les officiers se tissent parfois des liens. Ainsi, François-Joseph-Guillaume Vigier-Steinbrugg, colonel du 4e régiment, a épousé Marie-Madeleine Besenval de Brunstatt, fille de Jean-Victor ; François d’Affry, colonel du 5e régiment (ultérieurement Waldner) est marié avec Marie-Madeleine, fille du colonel du 7e régiment François-Philippe de Diesbach-Steinbrugg. Et on pourrait allonger la liste…

et un douzième régiment d’infanterie suisse…

Les actes de création des onze régiments suisses stipulent que leurs troupes ne peuvent en aucun cas être embarquées en mer. Cependant, en 1719 est créé le régiment suisse dit de Karrer-Marine, du nom de François-Adam Karrer, levé sans l’aveu des Cantons. Karrer, ancien lieutenant dans un régiment suisse est issu d’une famille du canton de Soleure. Le fils de François-Adam, Ignace, lui succède en 1736 à la tête du régiment, puis, de 1752 à 1763 celui-ci est confié au comte François-Joseph d’Hallwyl, chevalier de Saint-Louis [16]. Le régiment relève du Département de la Marine et a vocation d’intervenir en Louisiane, au Canada, à Saint-Domingue et à la Martinique où sont déployées ses compagnies ; la compagnie colonelle est longtemps restée à Rochefort.

Hallwyl ou Hallweil : une famille d’ancienne noblesse suisse enracinée en Argovie et dont une branche a droit de bourgeoisie à Soleure ; de cette branche est issu notre personnage, François-Joseph, chevalier, puis comte d’Hallwyl. Son ancêtre, Jean de Hallweil, a vaincu Charles le Téméraire à Morat en 1476. La famille a établi des alliances avec les Hohen-Landenberg, Lichtenstein, Im Hof, Diesbach, Erlach, Waldner : Jean-Jacques I Waldner a épousé Catherine de Hallweil en 1532 …

Le père de François-Joseph, Abraham de Hallweil, décédé en 1729, a commandé le régiment d’Alsace, et, marié avec Françoise Tayac de Celery, eut deux fils : François-Gaspard, entré aux Gardes suisses puis François-Joseph. Ce dernier débute sa carrière militaire au régiment de Piémont en 1733 puis passe au Rosen en 1734. En 1740 il entre chez les Gardes suisses et monte en grade ; François-Joseph de Hallwyl et Christian-Frédéric-Dagobert de Waldner servent en même temps dans ce régiment. Colonel par commission dès 1749, Hallwyl obtient le régiment de Karrer le 21 août 1752. Pendant la campagne de Louisiane, il est nommé maréchal de camp, le 24 juillet 1762.

La famille Waldner connait bien Hallwyl ; en 1737 il est témoin au mariage de Françoise-Bénigne, sœur de Christian-Frédéric-Dagobert, avec Ferdinand Eberhard de Sandersleben-Coligny. Longtemps après, il revient à Ollwiller à l’occasion du mariage de la fille de Marie-Françoise-Hélène Münck, en 1772.

François-Joseph de Hallwyl épouse Marie-Thérèse-Nicole de Myrodose en 1757 ; la même année il fait son entrée dans les
« carrosses du roi », les honneurs de la Cour.


Le régiment de Hallwyl est envoyé en Amérique dès le début de la guerre de Sept ans et y reste jusqu’à la fin du conflit, en 1763 ; il a pour devise Fidelitate et Honore Terra Mari, Fidélité et honneur sur Terre et sur Mer. Le régiment est réformé à la fin de la guerre ; François-Joseph se retire alors de la vie militaire bénéficiant d’une pension de 20 000 livres [17].

Parmi les officiers du régiment de Hallwyl figure un capitaine que nous connaissons déjà, Jean-Baptiste Guethlin, fils naturel de François-Louis de Waldner de Freundstein et neveu de Christian-Frédéric-Dagobert.

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Soldats du régiment de Courten en 1767, avec le drapeau d’ordonnance du régiment

Les onze régiments d’infanterie suisse et leurs propriétaires successifs

1er régiment
créé par la capitulation du 14 août 1671. Premier recrutement dans le canton de Berne par regroupement de compagnies franches. Les colonels successifs sont tous originaires du canton de Berne.
1672 Erlach (Jean-Jacques, comte d’)
1694 Manuel (Albert)
1701 Villars-Chandieu (Charles de)
1728 May (Béat-Louis)
1739 Bettens (Georges Mannlich, seigneur de), précédemment colonel du 3e régiment de 1722 à 1739
1751 Jenner (Samuel de)
1762 Erlach de Riggisberg (Abraham, baron d’)
1782 Ernst (Béat-Rodolphe, baron d’)
1792 Wattenwyl (Watteville) de Loin (Béat-Louis, baron de)

2e régiment
créé par la capitulation établie avec les cantons de Fribourg, Bâle, Soleure, Argovie en février 1672, par regroupement de compagnies franches.

1672 Stuppa-Vieux (Pierre), Soleure. Stuppa-Vieux a été l’artisan des cinq premières capitulations
1701 Brendlé (Jost), Argovie
1738 Fegelin de Seedorf (Jean-Balthasar), Fribourg
1752 Boccard (François-Philippe de), Fribourg
1785 Salis-Samedan (Vincent-Guy de), Grisons

3e régiment
créé par la capitulation du 16 janvier 1672 avec plusieurs cantons, par regroupement de compagnies franches.
1672 Salis-Zizers (Rodolphe), Grisons
1690 Porlier (Jean), Neuchâtel
1692 Reynold (François de), Soleure
1702 Castella (François-Nicolas-Albert de), Lucerne
1722 Bettens (Georges Mannlich, seigneur de), originaire des Grisons, bourgeois de Berne
1739 Monnin (Jean-François de), Neuchâtel
1756 Reding-Frawenfeld (Antoine, baron de)
1763 Pfyffer-Wyher (François-Louis), Lucerne
1768 Sonnenberg (Jean-Antoine-Théorin) Lucerne

4e régiment
créé en 1672 par le regroupement de compagnies franches avouées par plusieurs cantons.
1672 Pfyffer-Wyher (François), Lucerne. Père de François-Louis, colonel du 3e régiment, en 1763
1689 Hässi (ou : Hessy) (Gabriel), Glaris
1729 Burky Joseph-Protais de), Fribourg
1737 Tschudy (Jean-Pierre de), Soleure
1740 Vigier-Steinbrugg (François-Joseph-Guillaume), Soleure
1756 Castella-Wallenried (Rodolphe II), Fribourg

5e régiment
créé par la capitulation du 18 décembre 1673 avec le canton de Soleure.
1673 Greder (Wolfgang), Soleure
1691 Greder (Jean-Louis), Soleure, fils du précédent
1703 Greder (Balthasar), Soleure, frère du précédent
1714 Affry (François d’), Fribourg
1734 Wittmer (André), Grisons
1757 Waldner de Freundstein (Christian-Frédéric-Dagobert, comte de), Mulhouse
1783 Vigier-Steinbrugg (François-Robert), Soleure

Devise de Wittmer et de Waldner : vis nulle revellet, nulle force ne peut l’abattre ; Devise de Vigier-Steinbrugg : robur et fides, la force et la foi

6e régiment
créé par la capitulation du 28 janvier 1677, avec le regroupement par Stuppa-Jeune de huit compagnes franches.
1677 Stuppa-Jeune (Jean-Pierre), Soleure
1692 Surbeck (Jean-Jacques), Soleure
1714 Hemel (Jean-Jacques de), Saint Gall
1729 Besenval (Besenwald) de Brunstatt (Jean-Victor de), Soleure
1738 Joffrey de la Cour au Chantre (Abraham-Hubert de), Vevey
1748 Grandvillars (Gaspard-Etienne Barbaud de), Mulhouse
1749 Balthasar (Jean-Alexandre, baron de)
1754 Planta-Wildenberg (Louis-Auguste, baron de) Grisons
1761 Darbonnier de Dizy (Louis-Frédéric), Vaud
1763 Jenner (Samuel) Berne; ancien colonel du 1er régiment suisse.
1774 Aubonne (Paul d’), Berne, Vaud
1783 Lullin de Châteauvieux (Jacques-André), Genève

7e régiment
créé par la capitulation du 1er janvier 1690, avec le regroupement de douze compagnies franches.
1690 Salis-Soglio (Jean-Baptiste de), Grisons
1702 May (Jean-Rodolphe de), Berne
1715 Buisson (Ami du), Genève
1721 Diesbach-Steinbrugg (François-Philippe, comte de), Fribourg
1764 Diesbach-Belleroche (Romain, comte de), Fribourg
1785 Diesbach-Belleroche (Ladislas), Fribourg
1792 Diesbach (Antoine-Rodolphe), Berne

Devise de Romain de Diesbach de Belleroche : Fidelitate et honore, fidélité et honneur

8e régiment
créé par capitulation avec la république du Valais en décembre 1690. Recrutement exclusivement valaisan. Les colonels-propriétaires sont tous de la même famille.
1690 Courten (Jean-Étienne de), Siders
1723 Courten (Melchior-François de)
1724 Courten (Pierre-Anne, comte de)
1744 Courten (Maurice, comte de)
1766 Courten (Ignace-Antoine-Pancrace, comte de)
1790 Courten (Jean-Antoine-Adrien, comte de)

9e régiment
créé par la capitulation du 1er juin 1734 avec les Grisons. Capitulation non reconnue par les autres cantons et républiques suisses ; de ce fait on le distingue en le qualifiant « Suisse et Grisons ». Les colonels sont tous originaires des Grisons.
1734 Travers d’Ortenstein (Jean-Victor)
1741 Salis-Soglio (Jean-Gaudence, baron de)
1744 Salis-Mayenfeld (Charles-Ulysse de)
1762 Salis-Marschlins (Antoine, baron de)

10e régiment
créé par la capitulation du 17 février 1752 avec la république de Zurich.
1752 Lochmann (Jean-Ulrich de)
1777 Muralt (Jean, baron de)
1782 Steiner (Jacques, baron de)

11e régiment
créé par la capitulation du 24 février 1758 avec l’évêché de Bâle
1758 Eptingen (Jean-Baptiste, baron de)
1783 Schönau (François-Xavier, baron de)
1786 Reinach-Hirtzbach (Sigismond, baron de)

Devise de Sigismond de Reinach-Hirtzbach : Pro rege et patria, pour le roi et la patrie

4. Les sept propriétaires successifs du 5e régiment suisse

Wolfgang Greder
Pendant 41 ans le 5e régiment suisse est la propriété des Greder, une famille catholique de notables et militaires Solorois. Wolfgang, deuxième fils du colonel Jost Greder, a été membre du Grand conseil (Grossrat) de Soleure (Solothurn). Il est entré très jeune aux Gardes suisses et il y est capitaine quand en 1668 il retourne à Soleure. Il est bailli de Lugano en 1672. Il abandonne cette fonction en 1673, étant nommé colonel propriétaire du 5e régiment suisse. Wolfgang a cinq fils dont quatre font carrière au service de la France. L’aîné, François-Laurent, est colonel-propriétaire du régiment allemand de son nom, de 1686 à 1716.

Jean-Louis Greder
En 1676, Jean-Louis, fils de Wolfgang, entre comme enseigne dans le régiment de son père et monte en grade jusqu’à devenir colonel-propriétaire en 1691 après la mort de Wolfgang. Parmi les officiers du régiment figure son jeune frère, l’aide-major Jean-Georges-Ignace, tué à la bataille de Neerwinde en 1694. Jean-Louis a été membre du Grand conseil de Soleure puis du Petit conseil (Jungrat) de la ville.

Balthasar Greder
Le frère puiné de Jean-Louis, Balthasar, fait une carrière comparable : enseigne en 1683 auprès de son père, il monte en grade et en 1695 est nommé colonel en commission au régiment Greder-allemand appartenant à son frère aîné François-Laurent ; il succède à son frère Jean-Louis à la tête du Greder- suisse en 1703. Il est chevalier de Saint-Louis. Dans la tradition familiale, Balthasar a lui aussi été membre du Grand conseil de Soleure.

François d’Affry
D’Affry est issu d’une famille de Fribourg. Alors qu’il commande le 5e régiment suisse, il est nommé lieutenant-général. Il est marié avec Marie-Madeleine de Diesbach-Steinbrugg, fille du colonel François-Philippe, comte de Diesbach-Steinbrugg, lui-même colonel de 1721 à 1764 du 7e régiment suisse. La grand-mère de François d’Affry, déjà, était une Diesbach.
François d’Affry a 67 ans quand en septembre 1734 il est tué à la bataille de Guastalla, en Italie, pendant la guerre de Succession de Pologne.

André Wittmer
Le Grison Jean-Baptiste-André Wittmer est lieutenant au régiment d’Affry à partir de 1729 avant d’en devenir colonel-propriétaire le 3 octobre 1734. Nommé brigadier en 1735, il est maréchal de camp en 1740. Christian-Frédéric-Dagobert de Waldner de Freundstein, lieutenant-colonel au même régiment, lui succède comme propriétaire, après sa mort le 15 octobre 1757.

Christian-Frédéric-Dagobert de Waldner de Freundstein
sujet de notre récit.

François-Robert Vigier-Steinbrugg
Waldner est en mauvaise santé, alors Vigier-Steinbrugg prend le commandement du régiment à partir du 11 mars 1781. Il en devient propriétaire en mars 1783 après le décès de Waldner. François-Robert est le fils aîné du lieutenant-général François-Joseph-Guillaume (propriétaire du 4e régiment suisse après Tschudy et avant Castella ; Christian-Frédéric-Dagobert avait fait ses premières armes dans ce régiment, au temps où Burky en était le colonel-propriétaire). François-Robert a été capitaine d’une compagnie de grenadiers des Gardes suisses avant de passer sous les ordres de Waldner.


5. Des ancêtres suisses

Parmi les colonels-propriétaires des XVIIe et XVIIIe siècles, figurent des noms qui apparaissent déjà bien avant 1672 et les capitulations dans l’histoire militaire de la France et de ses mercenaires, révélant d’anciennes traditions familiales au service du royaume.

Les Diesbach ont fourni des générations de combattants.

Guillaume de Diesbach commande quatre cents cavaliers au service de la France en 1480. Jean de Diesbach commande à l’armée d’Italie en 1521 avant d’être tué à Pavie en 1525. On cite le colonel Louis de Diesbach en 1560, puis Gabriel de Diesbach, puis Jean-Jacques de Diesbach en 1590 …

Et les Erlach ! Louis d’Erlach commande six mille Suisses en Picardie, en 1521, dans l’armée du duc de Vendôme contre les Anglais d’Henri VIII. Son descendant, également prénommé Louis, se distingue en 1589 quand le roi de France Henri III appelle à son aide des compagnies suisses.

Voici Louis Pfyffer, commandant un premier régiment de six mille hommes en 1567 au cours de la guerre civile et religieuse, puis un second en 1576 ; Rodolphe Pfyffer est à la tête d’un régiment en 1589 au service d’Henri III, tout comme Louis d’Erlach.

Jost de Tschudy, originaire de Glaris et futur Landammann de ce canton, part, vers 1575, pour la Picardie avec huit mille hommes.

En Picardie encore, Antoine de Salis combat à la tête de sept mille Grisons.

Rodolphe de Reding est présent en France en 1585, lors de la huitième guerre civile, en soutien des princes protestants…

Tous les régiments commandés par ces hommes ont été éphémères, non avoués, et licenciés à l’issue des campagnes militaires.

6. Les drapeaux des régiments suisses

Chaque régiment a deux drapeaux : le drapeau colonel, signe de commandement, et le drapeau d’ordonnance, signe de ralliement.

Comme les drapeaux de l’infanterie française, les drapeaux suisses sont carrés à croix blanche centrale déterminant quatre carrés, ou cantons, en coin. Leurs dimensions varient de 1,6 m x 1,6m à 1,8m x 1,8m.

Sur les drapeaux d’ordonnance, les carrés en coin sont flammés, avec des flammes en plusieurs couleurs alternées, une particularité des drapeaux suisses. Autre caractéristique des drapeaux de l’infanterie suisse : revers et avers sont toujours identiques.

Les drapeaux colonels sont à croix et flammes blanches, avec parfois, en superposition, un motif propre au colonel. Le drapeau de Wittmer, colonel du 5e régiment de 1734 à 1757 porte un écusson brodé surmonté d’une devise en bandeau : vis nulle revellet. Quand Waldner lui succède en 1757, il garde le drapeau colonel de Wittmer avec écusson et devise, ainsi que, pendant quelques années, le drapeau d’ordonnance de son prédécesseur. En 1771, Waldner opte pour un nouveau drapeau d’ordonnance, portant, au lieu des sept flammes noir-jaune-rouge-bleu de Wittmer, quatre flammes vert-blanc-noir-rouge[18].

Vis nulle revellet
Christian-Frédéric-Dagobert reprend la devise de son prédécesseur André Wittmer.
Voici du latin de cuisine qui peut se traduire par, au choix, « rien ne peut m’ôter ma force », « la violence n’arrachera rien », ou encore « nulle force ne peut l’abattre ».
Brodée sur le drapeau colonel, la devise est illustrée par un écusson : un roc isolé émerge de la mer, le soleil le brûle et il est agressé par la foudre et par Borée, le vent du Nord.

Les drapeaux du régiment de Waldner (1757-1783)



drapeau d’ordonnance 1757-1771 (1,8 m x 1,8 m) drapeau d’ordonnance 1771-1783 (1,6 m x1,6 m)




"vis nulle revellet"
drapeau colonel 1757-1783 (1,8 m x 1,8 m)

(Pour plus de détails et de précisions au sujet des drapeaux, on peut toujours se référer à un traité de vexillologie).


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Notes

1] Fabienne Gilbertas, Ancien Régime 1620-1789, Bibliothèque Numérique.

[2] Emmanuel May, Histoire Militaire de la Suisse, Lausanne 1788, t. VI.

[3] La capitulation est une convention réglant le statut des étrangers en France, leur donnant les mêmes droits et garanties qu’ils avaient dans leur pays d’origine ; ainsi la vie quotidienne dans les régiments suisses relevait des lois des cantons de recrutement.

[4] Emanuel May, Histoire militaire de la Suisse et celle des Suisses dans les différents services de l’Europe. t. VI, Histoire militaire des Suisses au service de France, Lausanne 1788. Cet ouvrage comporte de nombreux renseignements sur la carrière militaire de Christian-Frédéric-Dagobert.

[5] Sigismond de Reinach-Hirtzbach, colonel du régiment à partir de 1786 avait un oncle, Jean-Conrad de Reinach-Hirtzbach, évêque de Bâle à partir de 1762.

[6] Marianne Stubenvoll, Patron bernois, client vaudois, in Gente Ferocissima, mercenariat et société en Suisse (XVe – XIXe siècles), ouvrage collectif, Chronos Verlag, Zurich, 1997, p. 63.

[7] Ibid. , p. 61.

[8] Jean-Pierre Bois, Les anciens soldats dans la société française du XVIIIe siècle, Paris 1990, p. 317.

[9] La principale source de ce chapitre se trouve dans : Ernest Meininger, « Les compagnies mulhousiennes au service de la France du XVIe au XVIIIe siècle », Bulletin du Musée Historique de Mulhouse, t. XLII, 1922, pp 66 à 84.

[10] Au sujet de la famille Feer, voir : Édouard Rouby, « d’Anthès », Revue de la Société d’Histoire des Amis de Soultz, n° 87, 2010,pp 84-85.

[11] Beat Fidel Zurlauben, Histoire militaire des Suisses au service de la France, vol III. L’ouvrage de Zurlauben, avec ses présentations alphabétiques, paru à partir de 1751,est un des ouvrages de référence.

[12] Jean-Henri Reber était le fils de Jean-Henriet d’Ursule Ryhiner de Bâle ; il s’est marié en 1767 avec Marie-Ursule de Gochnat ; le couple n’eut pas de descendance. Il y a eu plusieurs branches « Reber » à Mulhouse au XVIIIe siècle et plusieurs Jean-Henri. Parmi ces derniers, un Jean-Henri marié en 1778 avec Élisabeth Weissbeck, et père en 1798 d’une fille, Henriette, qui a donné son nom à la rue éponyme.

[13] Une copie du document est exposée au musée du Bucheneck, à côté du portrait de Christian-Frédéric-Dagobert.

[14] André Ganter, Les enrôlements dans le régiment suisse de Waldner à Mulhouse, CDHF, 1991

[15] Pour récompenser Jean-Victor de Besenval (ou Besenwald, une famille de Soleure originaire du Val d’Aoste) de ses services, Louis XV éleva, en 1726, la terre de Brunstatt près de Mulhouse en baronnie et donna le titre de baron à son propriétaire dont le souvenir est perpétué à Brunstatt : la Municipalité a donné son nom à la place centrale de la commune.

[16] Henriette-Louise de Waldner, baronne d’Oberkirch, de passage à Paris, y fréquentait son épouse, Marie-Thérèse-Nicole de Myrodose.

[17] Deux sources pour François-Joseph de Hallwyl :
- François-Alexandre-Aubert de la Chenaye Desbois, Dictionnaire de la noblesse, T. 7, 1771 ;
- Abbé François Girard, Histoire abrégée des officiers suisses qui se sont distingués aux pays étrangers dans des grades supérieurs, À Fribourg en Suisse, 1781.

[18] Marcel-Auguste Siffert, dans sa traduction commentée de la chronique familiale des Waldner de Freundstein (Historische und genealogische Nachricht der gräflichen und freiherrlichenFamilie Waldner von Freundstein) voit dans ces couleurs adoptées par Christian-Frédéric-Dagobert les trois couleurs des armoiries des Waldner : noir, rouge, blanc, plus une quatrième : le vert. Mais les quatre couleurs peuvent aussi être une reprise de celles adoptées par Greder, le colonel fondateur du régiment.